« THE BEST OF THE BEST… À LA SAUCE FRIBOURG »
BRIGITTE BAUMANN / YANN STEULET | 23.09.2026

Une technologie ne suffit pas à créer une entreprise. Encore faut-il trouver les bons partenaires, convaincre les investisseurs et transformer une innovation en modèle d’affaires. Yann Steulet, directeur de Fri Up, et Brigitte Baumann, entrepreneure en série, investisseuse en tant que business angel et gestionnaire de fonds d’amorçage, expliquent pourquoi la taille humaine, les liens étroits entre recherche et industrie, ainsi qu’une vraie culture de la collaboration, font aujourd’hui la force de l’écosystème fribourgeois.

Le canton de Fribourg attire de plus en plus de start-ups venues d’ailleurs. Comment évaluez-vous ces dossiers ?

Yann Steulet : La première question n’est pas uniquement de savoir si la technologie est brillante. Nous regardons aussi si elle a un vrai « match » avec Fribourg. Peut-elle s’appuyer sur ChemTech, l’Adolphe Merkle Institute, le Smart Living Lab ou d’autres compétences présentes dans le canton ? Avec Brigitte, Fri Up a développé un processus de screening qui évalue à la fois cette adéquation avec l’écosystème et le potentiel business. L’objectif est de comprendre très vite si Fribourg peut réellement accélérer le développement de ce projet.

Brigitte Baumann : Ce qui est assez unique, c’est que cette première évaluation apporte déjà de la valeur à l’entrepreneur. Dans beaucoup d’endroits, on vous demande de remplir un long dossier avant de décider si l’on va vous recevoir. Ici, c’est presque l’inverse. L’entrepreneur nous envoie quelques informations, parfois simplement son site Internet. Nous préparons la rencontre – aujourd’hui aussi avec l’aide de l’IA – et, dès la première heure, nous parlons des vrais défis. L’entrepreneur repart déjà avec des pistes concrètes.

Il y a quinze ans, Fribourg n’était pas spontanément associé aux start-ups technologiques. Qu’est-ce qui a changé ?

YS : L’écosystème a énormément évolué. Lorsque je suis arrivé chez Fri Up il y a quatre ans, la mission était claire : faire passer Fribourg dans une nouvelle dimension en développant davantage les start-ups à haute valeur ajoutée. En parallèle, des entreprises comme Bloom Biorenewables ou Seprify ont démontré qu’il était possible de s’appuyer sur les compétences scientifiques et les infrastructures du canton. Aujourd’hui, lorsque nous orientons une jeune pousse vers un institut fribourgeois, nous savons qu’elle y trouvera des interlocuteurs capables de répondre rapidement à ses besoins.

BB : Ce qui me plaît, c’est que Fribourg n’a pas cherché à copier les autres écosystèmes. Le canton a observé ce qui fonctionnait ailleurs pour en garder le meilleur et de rajouter ce qui est unique à Fribourg. The best of the best… à la sauce Fribourg. Par exemple, les structures restent à taille humaine : les acteurs se connaissent, les décisions peuvent se prendre rapidement et de nouvelles méthodes de travail être adoptées sans lourdeur. Small is beautiful. Il faut préserver cet esprit.

YS : L’autre évolution majeure, c’est le rapprochement entre la recherche et l’industrialisation. Beaucoup de start-ups doivent démontrer que leur technologie peut être produite à plus grande échelle. Des structures comme ChemTech leur permettent de franchir cette étape sans devoir construire immédiatement leurs propres installations. Une possibilité très recherchée par les entrepreneurs, en Suisse comme à l’international, et qui constitue un atout majeur pour Fribourg.

Comment cette proximité se traduit-elle concrètement ?

YS : Si une start-up développe une solution dans le domaine de l’énergie, je peux décrocher mon téléphone, appeler le directeur de la stratégie d’un de nos partenaires industriels et identifier immédiatement les bons interlocuteurs. Quelques jours plus tard, tout le monde est autour de la table. On gagne ainsi un temps précieux. Pour une jeune entreprise, quelques semaines peuvent faire toute la différence.

BB : À cela s’ajoute une vraie qualité de vie. Une start-up ne recrute pas seulement des ingénieurs : elle doit convaincre des talents de venir vivre quelque part. Situé entre Lausanne et Zurich, doté d’un environnement attractif et d’un solide tissu industriel, Fribourg coche beaucoup de cases.

Au-delà de l’idée, qu’est-ce qui fait la différence chez un entrepreneur ?

BB : La capacité à trouver le bon équilibre : être visionnaire tout en gardant les pieds sur terre, persévérer sans s’entêter et savoir écouter sans perdre son cap. Et accepter que son rôle évolue : on ne dirige pas une équipe de cinq personnes, fondateurs compris, comme une entreprise qui en compte cinquante.

YS : J’ajouterais une qualité essentielle : savoir s’entourer. Les projets les plus solides réunissent des compétences scientifiques, technologiques et entrepreneuriales. Une start-up repose rarement sur une seule personne.

L’accès au financement reste un défi pour de nombreuses jeunes entreprises. Qu’attendent aujourd’hui les investisseurs d’une start-up ?

BB : Une bonne technologie ne suffit pas. Les investisseurs cherchent des entreprises capables de la transformer en modèle d’affaires. Il faut valider l’innovation, tester le procédé et démontrer son potentiel commercial. Les centres de compétences fribourgeois permettent justement de franchir certaines de ces étapes en limitant les investissements nécessaires avant une première levée de fonds.

YS : C’est aussi là que nous intervenons. Entre l’idée et la première levée de fonds, il faut démontrer que la technologie fonctionne, qu’il existe un marché et que l’équipe est capable de mener le projet. Chez Fri Up, avec Brigitte, nous préparons les entrepreneurs aux attentes des investisseurs pour qu’ils soient beaucoup plus solides au moment de rechercher des financements.

BB : Le prochain défi est de faire connaître davantage Fribourg auprès des investisseurs internationaux. L’écosystème est aujourd’hui très solide, mais il doit gagner en visibilité.

À moyen terme, quelle ambition pour l’écosystème fribourgeois ?

BB : J’aimerais que Fribourg devienne une référence européenne, voire mondiale, dans la bioéconomie. Pendant longtemps, les technologies vertes étaient perçues comme un surcoût. Aujourd’hui, elles répondent à de vrais besoins économiques. Les entreprises cherchent à valoriser les ressources locales, à sécuriser leurs approvisionnements et à réindustrialiser certaines productions. Fribourg possède tous les atouts pour jouer un rôle majeur dans cette transformation.

YS : Nous observons déjà cette évolution. De plus en plus de start-ups développent des solutions fondées sur les ressources disponibles localement, qu’il s’agisse de matériaux, d’énergie ou de biomasse. La bioéconomie devient un véritable moteur de compétitivité.

BB : Ce qui me rend optimiste, c’est que Fribourg ne cherche pas à devenir une copie de Zurich ou de Boston. Le canton construit son propre modèle, en s’appuyant sur ses compétences, son industrie et sa capacité à faire collaborer rapidement les bonnes personnes et institutions. Je me surprends d’ailleurs à parler de Fribourg en disant « nous ». C’est peut-être le plus beau compliment que je puisse lui faire !

Le navire de croisière et le speedboat

Pour Yann Steulet, le startup mindset ne se limite pas aux jeunes pousses. Avant de rejoindre Fri Up, il a piloté des projets d’innovation chez Swisscom et Quickline. « Une grande entreprise est un navire de croisière : elle avance avec puissance, mais il faut beaucoup de temps pour changer de cap. Une start-up est un speedboat : elle teste, pivote et s’adapte en permanence. Si l’on essaie de développer un projet innovant dans une grande structure, les processus internes finissent souvent par le ralentir. En créant une équipe autonome, on lui donne la liberté d’expérimenter. Si l’idée fonctionne, elle peut ensuite inspirer l’ensemble de l’entreprise. »

Pour Brigitte Baumann, les grands groupes peuvent aussi gagner en agilité en s’ouvrant aux innovations développées à l’extérieur. « Les grandes entreprises ne cherchent plus à tout développer en interne. Elles collaborent de plus en plus avec de jeunes pousses ou rachètent des technologies prometteuses. Face aux défis de la transition énergétique ou de la bioéconomie, cette innovation ouverte devient indispensable. »