Issue de l’Université de Fribourg, Particle Vision a développé une technologie capable d’identifier les particules fines présentes dans l’air et d’en déterminer la provenance. À la tête de cette entreprise créée en 2011, Juanita Rausch revient sur le passage de la recherche au marché, les défis rencontrés et cet esprit de startup que Particle Vision entend conserver malgré quinze années d’existence.
Juanita Rausch, que nous apprend Particle Vision sur l’air que nous respirons ?
Particle Vision nous permet de mieux comprendre ce qui se cache derrière la pollution atmosphérique. Notre technologie identifie et classe les particules fines en suspension dans l’air, notamment les PM10 et PM2,5, mais surtout elle permet d’en déterminer la provenance. En analysant leur composition et leurs sources, nous pouvons fournir des informations utiles aux industries, aux chercheurs ou aux pouvoirs publics pour agir de manière plus ciblée. Nous sommes convaincus que comprendre la pollution est la première étape pour améliorer la qualité de l’air.
Comment l’idée de cette technologie est-elle née ?
L’idée est née d’une question simple : quelles sont exactement les particules que nous respirons chaque jour et quelles sont celles qui sont responsables des concentrations élevées, voire des dépassements ? Pendant longtemps, la pollution atmosphérique a été mesurée principalement en déterminant la quantité de particules présentes. Mais cela n’explique pas d’où elles proviennent. Nous avons réalisé qu’en examinant chaque particule individuellement et en combinant des techniques d’imagerie de pointe, l’analyse de leur composition chimique et l’intelligence artificielle, nous pouvions révéler des informations jusque-là cachées. C’est devenu le fondement de Particle Vision.
Concrètement, qu’est-ce qui distingue votre approche des méthodes traditionnelles ?
Les méthodes traditionnelles mesurent principalement la masse totale des particules ou la composition chimique globale d’un échantillon. C’est un peu comme mixer tous les ingrédients d’une salade dans un smoothie : on sait ce qu’il y a globalement, mais on ne peut plus distinguer chaque ingrédient. Nous examinons au contraire des milliers de particules individuellement, selon leur taille, leur forme, leur composition chimique et leurs caractéristiques de surface. L’intelligence artificielle compare ensuite leur empreinte à notre bibliothèque de centaines de milliers de particules afin d’identifier leur origine. Nous pouvons ainsi distinguer, par exemple, l’usure des freins, des pneus ou encore la poussière routière.
Dans quels domaines votre technologie est-elle aujourd’hui utilisée ?
Ils sont très variés. Nous aidons notamment des cimenteries, des entreprises sidérurgiques, des sociétés de recyclage, des compagnies ferroviaires ou des fabricants de pneus à mieux comprendre et réduire leurs émissions. Nous collaborons aussi avec des chercheurs, par exemple au PSI et à l’Empa, ainsi qu’avec des instituts en Europe, aux États-Unis et en Amérique du Sud. Des agences environnementales comme l’OFEV utilisent également notre expertise. Notre technologie peut servir à étudier des émissions industrielles, à identifier l’origine de dépôts de poussière inexpliqués ou à contribuer à de grands projets de recherche internationaux. Notre travail se déroule souvent en laboratoire, mais ses applications sont très concrètes.
Particle Vision est issue de la recherche. Qu’est-ce qui change lorsqu’il faut transformer un projet scientifique en entreprise ?
Transformer la recherche scientifique en activité commerciale est à la fois passionnant et exigeant. Développer la technologie n’était qu’une partie du défi : nous devions également la rendre fiable, facile à utiliser et capable de résoudre efficacement les problèmes concrets de nos clients. En tant que petite entreprise, nous avons aussi dû gagner leur confiance et démontrer que notre approche fournissait des informations uniques et scientifiquement validées. C’est pourquoi nous continuons à publier des articles scientifiques sur notre méthodologie et à présenter nos résultats lors de conférences internationales.
Quel a été le plus grand défi dans cette aventure ? Et votre plus grande fierté ?
L’innovation prend du temps. L’un de nos plus grands défis a été de continuer à investir dans la recherche tout en assurant l’évolution de l’entreprise. À l’inverse, ce qui nous rend particulièrement fiers, c’est de voir notre technologie utilisée dans des projets internationaux importants et porteurs de sens. C’est très gratifiant lorsque notre travail permet de répondre à des questions qui restaient auparavant sans réponse et contribue, en fin de compte, à protéger la santé des personnes et l’environnement.
Après quinze ans d’existence, Particle Vision n’est plus une startup au sens strict. Avez-vous néanmoins conservé un « startup mindset » ?
Absolument. Le fait d’être une petite entreprise nous permet de rester flexibles, curieux et créatifs. Nous pouvons réagir rapidement, explorer de nouvelles idées et travailler en étroite collaboration avec nos partenaires pour développer des solutions innovantes. Ce qui a changé, c’est notre expérience. Après plus d’une décennie, nous avons acquis une solide expertise, établi des collaborations internationales et mis au point une technologie éprouvée. Mais nous n’avons jamais perdu l’envie de continuer à nous améliorer et à explorer de nouvelles possibilités.
Particle Vision est une spin-off de l’Université de Fribourg. Quel rôle l’écosystème fribourgeois a-t-il joué dans votre parcours ?
C’est à l’Université de Fribourg que l’idée de Particle Vision a vu le jour. Durant les premières années, le soutien du Département des sciences de la Terre a été essentiel. Notre ancien directeur de thèse, le professeur Bernard Grobéty, a cru en notre vision et nous a donné accès au laboratoire de microscopie et aux installations d’analyse. Cela nous a permis de poursuivre le développement de notre technologie avant de pouvoir investir dans notre propre équipement. Par la suite, Fri Up et la Promotion économique nous ont également soutenus. Fribourg offre un environnement propice à l’innovation, associant une communauté scientifique solide à un écosystème entrepreneurial collaboratif. Sa situation centrale, en Suisse comme en Europe, constitue également un atout pour nos activités à l’international.
Quelles sont désormais vos ambitions pour Particle Vision ?
Nous souhaitons continuer à repousser les limites de l’analyse des particules en tirant parti des technologies émergentes et de l’intelligence artificielle. L’un de nos principaux objectifs est de combiner les informations très détaillées générées par notre technologie avec des mesures de la qualité de l’air en temps réel. En réunissant ces deux sources, nous voulons identifier plus rapidement et précisément les épisodes de pollution et leurs origines. L’objectif n’est pas simplement de générer davantage de données, mais de les transformer en connaissances utiles pour permettre aux chercheurs, aux industries et aux pouvoirs publics de prendre des décisions mieux informées.
Quel conseil donneriez-vous à une chercheuse, un chercheur ou un étudiant qui envisage de transformer une innovation en entreprise ?
N’ayez pas peur de sortir de votre zone de confort. Une bonne idée n’est qu’un début. L’innovation suit rarement un chemin tout tracé, mais la curiosité, la persévérance, la passion et la collaboration peuvent vous mener très loin. Restez ouverts à l’apprentissage dans différents domaines et ne vous laissez pas décourager par les revers. Et de temps en temps, prenez un peu de recul et demandez-vous si vous poursuivez toujours les objectifs et les motivations qui comptent le plus pour vous – tant dans votre vie professionnelle que personnelle – ou s’il est temps de faire des ajustements.