« START-UP ? JE PRÉFÈRE PARLER D’ENTREPRISE »
VENTURI LAB | 23.09.2026

Roues hyper-déformables bardées de capteurs, systèmes chauffants, matériaux cryogéniques, batteries : les technologies de Venturi Lab prendront bientôt la direction du pôle Sud lunaire à bord du rover FLIP.

A Fribourg, Venturi Lab, l’entité suisse de Venturi Space, développe des technologies qui doivent bientôt rouler sur la Lune. À sa tête, Antonio Delfino revendique l’agilité, l’audace et la prise de risque… mais certainement pas l’étiquette « start-up ». Rencontre avec un ingénieur-entrepreneur qui préfère la réalité de l’atelier aux belles courbes des pitch decks.

« Je n’aime pas le mot start-up. Je préfère parler d’entreprise. » La réponse fuse presque avant que la question soit posée. Antonio Delfino sait pourtant qu’il vient d’attaquer de front le thème de ce magazine. À 61 ans, après vingt-cinq années passées chez Michelin, le directeur de Venturi Space et cofondateur de Venturi Lab se méfie des mantras de la Silicon Valley. Ce qu’il rejette surtout, c’est le modèle associé : levées de fonds et tours de table successifs, au risque de voir les fondateurs perdre progressivement le contrôle de leur entreprise. Ce qui compte pour lui, c’est la technologie et, surtout, ce qui sort concrètement des ateliers.

À Corminboeuf, aux portes de Fribourg, ces ateliers sont au cœur d’une aventure qui a de quoi faire rêver. C’est ici qu’a notamment été développée une roue lunaire hyper-déformable, capable de fonctionner dans le vide et de résister aux températures extrêmes de la Lune.

Et 2026 marque un changement d’échelle spectaculaire. En février, l’Agence spatiale européenne (ESA) a confié à Venturi Space une étude portant sur plusieurs technologies critiques destinées aux futurs rovers lunaires. Trois mois plus tard, la NASA sélectionnait Venturi Astrolab, partenaire stratégique américain de Venturi Space, parmi les deux fournisseurs appelés à développer un rover habité pour le programme Artemis. Le CLV-1 doit transporter des astronautes sur la Lune à partir de 2028. Ses roues seront conçues et fabriquées à Fribourg.

Objectif Lune

Avant cela, une première échéance attend les équipes. Le rover FLIP (Flex Lunar Innovation Platform) d’Astrolab et Venturi Space doit partir vers le pôle Sud lunaire d’ici début 2027, avec à son bord plusieurs technologies fournies par Venturi Space, dont les roues hyper-déformables et les batteries. Antonio Delfino refuse pourtant de fanfaronner. « Nous devons rester très humbles, nous n’avons encore rien posé sur la Lune. » Pour l’ingénieur, la boucle ne sera bouclée qu’une fois la mission accomplie.

Cette prudence n’empêche nullement l’audace. Et c’est là que le cas de Venturi Lab devient particulièrement intéressant. Car l’entreprise, qui n’a jamais été une start-up, cultive nombre de qualités volontiers associées à cet univers. « Le fond de l’affaire, c’est ce que l’on fait et ce que l’on produit physiquement dans les ateliers, pas des PowerPoint. » Au stade du concept, l’équipe multiplie les boucles de conception : fabriquer, tester, corriger et recommencer, le plus rapidement possible. « Il n’y a pas de vérité définitive », insiste-t-il.

Le modèle est toutefois différent de celui de la Silicon Valley. Le spatial exige du temps et énormément de capitaux. Venturi Space a pu compter dès le départ sur le soutien à long terme de son président, l’entrepreneur monégasque Gildo Pastor, plutôt que sur une succession de levées de fonds. Mais l’argent ne suffit pas : il faut surtout, selon Delfino, « un noyau dur de personnes extrêmement compétentes et passionnées par l’ingénierie et les sciences ».

L’agilité change d’échelle

Car l’agilité elle-même a ses limites. À mesure qu’un projet mûrit, l’entreprise doit elle aussi se transformer. Le concept laisse place au développement, puis aux exigences de l’industrie. Venturi Space Suisse a ainsi obtenu la certification aéronautique et spatiale AS9100. « Il faut être amoureux de sa technologie, tout en restant capable de l’évaluer objectivement. »

C’est aujourd’hui depuis Fribourg qu’une équipe d’une quarantaine de personnes apporte cette expertise au Groupe Venturi Space. L’ancrage local compte beaucoup pour Antonio Delfino. Installé dans le canton depuis 1996, il souligne sa position entre l’EPFL et l’ETH Zurich, son accès aux bassins de compétences romand et alémanique et sa qualité de vie. « S’il existait une nationalité de “Fribourgeois de cœur”, je la prendrais tout de suite ! »

Aux yeux du directeur, l’initiative, la prise de risque, la passion, la ténacité et la pugnacité ne garantissent toutefois pas la réussite. Celle-ci dépend aussi du moment. Lancée dix ans plus tôt, estime-t-il, l’aventure Venturi aurait probablement échoué. Lancée aujourd’hui, elle arriverait peut-être trop tard. Être au bon endroit au bon moment compte aussi. Et Fribourg semble justement être l’un de ces endroits.